Tunisie : l’ancien Premier ministre Ali Laarayedh condamné à 24 ans de prison en appel pour l’envoi de jihadistes vers les zones de conflit
La chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme près la Cour d’appel de Tunis a rendu, dans la nuit du jeudi 26 au vendredi 27 février 2026, son verdict très attendu dans l’affaire dite du « tasfir », qui concerne l’envoi de combattants tunisiens vers les zones de conflit et implique plusieurs figures de l’ancien pouvoir. Parmi elle, Ali Laarayedh, figure historique du mouvement islamiste Ennahdha, ancien ministre de l’Intérieur (2011-2013) puis Premier ministre (mars 2013 – janvier 2014), a été condamné à 24 ans de réclusion criminelle, soit une réduction notable par rapport aux 34 ans prononcés en première instance en mai 2025. Cette décision a été confirmée par son avocat, Me Oussama Bouthelja, à l’AFP et à plusieurs médias tunisiens.
L’accusation portait sur des faits graves, mêlant formation et appartenance à une organisation terroriste et facilitation de départs vers les zones de jihad, principalement en Syrie et en Irak, entre 2011 et 2016. Selon le parquet antiterroriste, des réseaux tolérés ou encouragés sous les gouvernements dominés par Ennahdha auraient permis ces départs massifs. Ainsi, la Tunisie a vu près de 5 500 de ses citoyens rejoindre des groupes jihadistes, dont Daech et d’autres factions, en Irak, en Syrie ou en Libye, au cours de cette décennie troublée. Ce phénomène a lourdement fragilisé la sécurité nationale et culminé avec les attentats sanglants de 2015, au musée du Bardo et à la plage de Sousse, faisant de nombreuses victimes, notamment parmi les touristes étrangers.
D’autres peines ont également été prononcées dans cette affaire. Nourredine Ghandouz a été condamné à 28 ans (réduit de 36 ans en première instance), tandis que Lotfi Hammami et Hichem Saâdi écopent de 24 ans chacun. Les anciens responsables sécuritaires Fathi Beldi et Abdelkrim Labidi ont été condamnés à 22 ans chacun, réduits de 26 ans, et Seifeddine Raies, ex-porte-parole d’Ansar al-Charia, a vu sa peine passer de 24 à 3 ans. Enfin, Sami Chaâr a été condamné à 6 ans, contre 18 ans en première instance. Ces peines, allant de 3 à 28 ans, traduisent les ajustements opérés par la cour d’appel par rapport au premier jugement.
Ali Laarayedh, arrêté en décembre 2022 en vertu de la loi antiterroriste de 2015, clame son innocence depuis le début du procès et affirme n’avoir jamais été « complice, sympathisant ni neutre » face au terrorisme. Pour lui et pour Ennahdha, ces poursuites relèvent d’un acharnement politique, dénonçant une instrumentalisation judiciaire orchestrée dans le cadre de la répression menée par le président Kaïs Saïed depuis juillet 2021, marquée par la suspension du Parlement, la concentration des pouvoirs et l’arrestation d’opposants politiques.
Cette affaire s’inscrit dans une série de condamnations visant des figures d’Ennahdha et d’autres opposants, à l’image de Rached Ghannouchi, dont la peine a été alourdie à 20 ans en appel dans une autre affaire début 2026. À noter également qu’Ali Laarayedh avait déjà purgé 15 ans de prison sous la dictature de Ben Ali, dont 10 en isolement total, pour des accusations de « complot visant à renverser le régime par la violence ». Il peut encore former un pourvoi en cassation contre ce verdict d’appel.
Cette décision relance le débat sur l’indépendance de la justice tunisienne, la portée politique des poursuites antiterroristes et les séquelles laissées par la décennie post-révolutionnaire, marquée par l’instabilité et le chaos sécuritaire.
