La fracture franco-algérienne : la visite de Nuñez, un baroud d’honneur avant la rupture
Le 16 février 2026, Laurent Nuñez pose le pied à Alger pour une mission de deux jours (16-17 février) que nombre d’observateurs qualifient déjà de « dernière chance » avant une glaciation diplomatique durable. Invité depuis des mois par son homologue algérien Saïd Sayoud, il arrive dans un climat de suspicion mutuelle extrême, où chaque geste est interprété comme une manœuvre hostile potentielle.
La première journée se déroule dans une courtoisie de façade : accueil protocolaire à l’aéroport, réunions techniques interminables au Palais du gouvernement, discussions sur la coopération sécuritaire. Mais rien ne filtre. Aucun communiqué, aucune annonce, aucun signal politique fort. Le 17 février, l’incertitude devient totale : une audience avec le président Abdelmadjid Tebboune est évoquée comme « probable » par certaines sources françaises, mais reste non confirmée, voire démentie par d’autres. Alger cultive l’ambiguïté, joue la montre et impose une mise à distance calculée, comme pour tester la vulnérabilité française.
Paris n’espère plus une réconciliation historique. L’ambition est désormais réduite à un objectif minimal : empêcher l’effondrement total. Nuñez est porteur d’un message pragmatique, presque désespéré : relancer une coopération sécuritaire devenue vitale. Antiterrorisme – alors que le Sahel s’embrase –, lutte contre le narcotrafic, échanges de renseignements : tous ces mécanismes sont aujourd’hui gelés.
En filigrane, l’enjeu central reste migratoire : débloquer les OQTF concernant les ressortissants algériens, dont plus de 90 % sont paralysées faute de laissez-passer consulaires délivrés par Alger. Ce blocage est devenu une arme diplomatique à part entière. Sans posture martiale, Nuñez tente une approche technique et personnelle, conscient que la fermeté brutale des mois précédents a conduit à une impasse totale.
La crise actuelle plonge ses racines dans l’été 2024, lorsqu’une décision française a ravivé de vieilles blessures mémorielles et déclenché une réaction en chaîne. Depuis, les représailles se sont accumulées : refus systématique de documents consulaires, détention prolongée de ressortissants français – comme le journaliste Christophe Gleizes –, expulsions réciproques de diplomates, rappels d’ambassadeurs, et surtout effondrement de la coopération sécuritaire au moment même où les menaces explosent.
Les deux capitales s’enferment dans un bras de fer stérile : Alger conditionne toute avancée à des concessions politiques majeures ; Paris refuse de tolérer indéfiniment des flux migratoires incontrôlés qui alimentent les discours les plus radicaux en France.
Pour Alger, Paris reste l’ancien colon arrogant, instrumentalisant l’immigration pour imposer ses choix. Pour Paris, Alger apparaît comme un régime autoritaire utilisant cyniquement la mémoire coloniale et la carte migratoire pour masquer ses propres fragilités internes. Ni Emmanuel Macron, ni Tebboune n’ose reculer : chacun craint d’apparaître faible devant une opinion publique chauffée à blanc par le nationalisme.
Cette visite n’annonce pas un renouveau. Elle expose crûment l’illusion d’une « relation privilégiée » franco-algérienne qui n’a jamais réellement existé depuis l’indépendance. À sa place s’installe une hostilité structurelle, faite de méfiance, de ressentiment et de calculs politiques internes.
Plus qu’un déplacement diplomatique, le voyage de Nuñez ressemble à un baroud d’honneur : la tentative tardive de sauver les apparences, là où la rupture est déjà, de fait, consommée.
