Tunisie : la phrase de Kaïs Saïed devenue un slogan de colère contre son pouvoir

Tunisie : la phrase de Kaïs Saïed devenue un slogan de colère contre son pouvoir

Quand Kaïs Saïed a lâché « la situation a atteint un point critique » lors d’une visite à Nabeul, il croyait tenir une formule qui le rapprocherait des citoyens et masquerait ses propres échecs. Ironie du sort : ses mots lui ont échappé pour mieux se retourner contre lui. Ce qui devait être une dénonciation des lenteurs administratives s’est mué en slogan de défiance, épousant la colère d’une population exsangue.

Le président veut incarner le vigile de la Nation, mais c’est son bilan qui parle. Depuis le 25 juillet 2021, Saïed a concentré les pouvoirs en marginalisant les contre-pouvoirs — parlements vidés de leur rôle, magistrature fragilisée, société civile harcelée. Sous couvert de « nettoyer » l’État, il a laissé prospérer l’inefficacité qu’il feint aujourd’hui de déplorer. Dénoncer la bureaucratie sans rendre des comptes sur sa stratégie politique ressemble moins à de l’autocritique qu’à une mise en scène pour détourner l’attention.

Sur le plan social, le constat est implacable. Inflation persistante, pouvoir d’achat en chute libre, chômage de masse, jeunesse sans perspective : la « situation critique » décrite par Saïed est d’abord et avant tout la conséquence d’une politique économique sans vision, faite d’expédients et d’improvisations. Les traditions familiales et religieuses, comme l’Aïd al-Adha, ne sont plus des moments de partage mais des casse-têtes financiers — preuve tangible que les discours présidentiels restent incapables de soulager la vie quotidienne.

La viralisation de la phrase sur les réseaux n’est pas un accident rhétorique ; elle révèle une défiance profonde. L’épisode de l’application MyTT, via laquelle des milliers d’utilisateurs ont reçu un message appelant à briser le silence, a cristallisé cette rupture. Tunisie Telecom parle de « cyberattaque » et tente d’éteindre l’incendie. Mais le véritable incendie est politique : que la société civile, les journalistes et les avocats fassent l’objet de poursuites montre que l’espace public se rétrécit, et qu’il n’est plus possible d’attribuer de simples erreurs techniques à des défaillances structurelles.

Le recours à la culture pour reprendre la phrase — du rap d’Ayoub aux centaines de hashtags — traduit l’impuissance des canaux institutionnels. Quand les artistes et la jeunesse transforment une parole présidentielle en refrain de colère, c’est le symptôme d’une faillite démocratique : la population réinvente ses modes d’expression faute d’institutions qui la représentent.

Les partisans de Saïed invoquent la lutte contre la corruption et les blocages hérités de l’ère post-révolutionnaire. Mais gouverner par concentration du pouvoir et criminalisation de l’opposition n’a pas résorbé les inégalités ni relancé l’économie. La colère s’accumule, et la phrase présidentielle, loin d’apaiser, cristallise la fracture entre promesses et réalités.

Enfin, cet épisode illustre une règle politique simple : quand la défaillance de l’État devient visible, il est risqué pour un dirigeant d’en faire le constat sans en porter la responsabilité. Kaïs Saïed a dénoncé une « situation critique » — il en est en large partie l’auteur. La formule est désormais moins une alerte qu’un verdict populaire sur sa gouvernance.

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