L’exemption du gaz algérien par l’Europe : un sursis précaire avant le déclin inéluctable
L’Union européenne a récemment accordé au gaz algérien une exemption qui relève moins d’une consécration stratégique que d’un ultime acte de gestion d’urgence. Dans le cadre du Règlement (UE) 2026/261, adopté en janvier 2026 et entré en vigueur début février, l’Algérie est ainsi intégrée à un cercle restreint de fournisseurs « de confiance » – aux côtés des États-Unis, du Qatar, de la Norvège, du Royaume-Uni et du Nigeria – dispensés de l’obligation de démontrer l’origine exacte de leurs cargaisons de gaz avant leur entrée sur le territoire européen.
Officiellement, Bruxelles invoque la nécessité de sécuriser les circuits d’approvisionnement et d’empêcher toute résurgence indirecte du gaz russe via des mécanismes de contournement – blending, reconditionnement ou transit opaque par des hubs tiers. Mais cette exemption traduit une réalité plus inquiétante : l’Algérie n’est pas choisie pour sa puissance énergétique, elle est tolérée par défaut, faute d’alternative immédiate dans une architecture européenne en recomposition précipitée.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, les exportations de GNL algérien ont chuté à environ 9,5 millions de tonnes, un niveau inédit depuis plus de vingt ans. Les complexes d’Arzew et de Skikda fonctionnent en régime dégradé, minés par des arrêts techniques récurrents et des investissements insuffisants. Les gisements historiques déclinent, sans découvertes majeures pour compenser. Parallèlement, la consommation intérieure, dopée par des subventions énergétiques massives et une démographie galopante, absorbe une part croissante de la production. Résultat : même allégée de contraintes administratives, Sonatrach n’a tout simplement plus assez de gaz à exporter. Les 95 % de GNL algérien dirigés vers l’Europe ne traduisent pas une domination stratégique, mais une dépendance critique à un marché unique.
Le marché mondial, lui, se transforme en champ de ruines pour les producteurs fragiles. L’Europe est inondée de GNL américain (55 à 60 % des importations en 2025), tandis que le Qatar et le Nigeria consolident leurs positions. Même la Russie, malgré les sanctions, conserve environ 13 % des flux. La surcapacité mondiale fait pression sur les prix. Dans cette configuration, le GNL algérien – coûteux, techniquement vulnérable et lent à livrer – devient marginal. L’exemption européenne ne modifie rien à l’équation économique : elle supprime des formalités administratives, mais pas le déficit de volumes ni la perte de compétitivité.
Pire encore, la fenêtre d’opportunité se referme à une vitesse vertigineuse. Le calendrier européen est implacable : fin du GNL russe au 1ᵉʳ janvier 2027, extinction des gazoducs russes à l’automne 2027. Mais la demande européenne de gaz est déjà programmée pour reculer structurellement. Les projections de REPowerEU prévoient une baisse de 25 % de la consommation d’ici 2030, suivie d’une décroissance encore plus prononcée. L’Algérie arrive donc sur un marché en contraction, au moment même où ses propres capacités déclinent.
L’Europe ne cherche plus de partenaires durables, mais des ponts transitoires vers la sortie des fossiles. Dès 2027-2030, les normes européennes accentueront l’exclusion des producteurs vulnérables. Le règlement méthane impose une traçabilité stricte des émissions (fuites, torchage, intensité carbone), tandis que le CBAM fiscalisera progressivement les importations fossiles à forte empreinte. Or, l’Algérie figure parmi les pays méditerranéens aux émissions fugitives et au torchage les plus élevés. Sans investissements massifs – impossibles sans réforme structurelle – son gaz deviendra non seulement coûteux, mais également pénalisé fiscalement et politiquement indésirable.
Avec 95 % de son GNL destiné à l’Europe, l’Algérie cumule une vulnérabilité extrême : absence de diversification géographique réelle, accès limité aux marchés asiatiques (entravé par les perturbations en mer Rouge), et zéro politique cohérente de transformation industrielle. Si l’Europe ferme progressivement le robinet, Alger se retrouvera avec des capacités fantômes, des recettes en chute libre et un modèle rentier dépassé. L’exemption accordée aujourd’hui apparaît alors comme un sursis précaire, un répit avant l’inéluctable déclin d’un secteur stratégique incapable de se réinventer.
