La taxe carbone européenne entre en vigueur : l’industrie lourde chinoise en première ligne
Depuis le 1er janvier 2026, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne (MACF, ou CBAM en anglais) est officiellement entré dans sa phase opérationnelle définitive. Ce dispositif inédit impose désormais aux importateurs européens d’acquérir des certificats carbone correspondant aux émissions de CO₂ intégrées dans les produits à forte intensité énergétique qu’ils introduisent sur le marché européen. Le principe est clair : aligner le coût carbone des importations sur celui supporté par les producteurs européens soumis au système d’échange de quotas d’émission (ETS).
L’objectif poursuivi par Bruxelles est triple : endiguer les fuites de carbone, préserver la compétitivité industrielle du continent et inciter les partenaires commerciaux à accélérer leur transition climatique. Mais dans les faits, cette réforme frappe de plein fouet un acteur central de l’économie mondiale : la Chine.
Premier producteur mondial d’acier et d’aluminium, Pékin concentre à lui seul plus de 50 % de la production globale dans ces deux secteurs stratégiques. En 2024, les importations européennes d’aluminium chinois représentaient environ 4,18 milliards de dollars, tandis que l’acier et les produits dérivés occupaient une place significative dans les échanges bilatéraux. Or, ce sont précisément ces filières — acier, aluminium, ciment, engrais, hydrogène et électricité — qui constituent le périmètre initial du MACF.
Le cœur du problème réside dans la forte intensité carbone de l’industrie lourde chinoise. Dans la sidérurgie notamment, près de 90 % de la production repose encore sur le procédé du haut fourneau à oxygène basique (BF-BOF), dont l’empreinte carbone avoisine deux tonnes de CO₂ par tonne d’acier produite. À titre de comparaison, les fours à arc électrique (EAF), bien moins émetteurs, dominent aujourd’hui en Europe et en Amérique du Nord. Ce différentiel technologique se traduit mécaniquement par un handicap compétitif majeur pour les exportations chinoises vers l’UE.
Selon plusieurs études sectorielles, le surcoût induit par le MACF pourrait atteindre plusieurs centaines d’euros par tonne pour l’acier et l’aluminium chinois. Une telle hausse menace non seulement les volumes exportés, mais aussi l’ensemble des chaînes de valeur en aval, notamment dans l’automobile, la construction et la mécanique industrielle. Les PME chinoises, moins capitalisées et moins avancées dans la transition écologique, apparaissent comme les grandes perdantes de cette nouvelle donne.
Face à cette offensive réglementaire européenne, Pékin dénonce un mécanisme jugé « discriminatoire », y voyant une barrière commerciale déguisée. Des recours à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sont évoqués, tout comme d’éventuelles mesures de rétorsion. Toutefois, derrière la crispation diplomatique, le MACF agit aussi comme un levier de transformation structurelle.
Consciente de l’enjeu, la Chine accélère déjà sa mutation industrielle : élargissement de son marché national du carbone aux secteurs de l’acier et de l’aluminium, fermeture progressive des installations les plus polluantes, et investissements massifs dans des technologies de rupture. Des groupes comme Baosteel explorent désormais la sidérurgie à l’hydrogène, signe d’un virage stratégique dicté autant par la contrainte extérieure que par les impératifs climatiques internes.
Pionnier à l’échelle mondiale, le MACF européen pourrait faire école. Des pays comme le Royaume-Uni ou le Canada envisagent des dispositifs similaires, laissant entrevoir une reconfiguration profonde du commerce international, désormais structuré autour du coût carbone. Si cette dynamique promet d’intensifier les tensions commerciales à court terme, elle pourrait aussi marquer un tournant décisif dans la gouvernance climatique mondiale.
Pour l’industrie lourde chinoise, le choc est immédiat et brutal. Mais il porte en lui une réalité incontournable : la transition verte n’est plus une option, elle est devenue une condition d’accès aux marchés mondiaux.
