Retour précipité d’al-Charaa au Kremlin : que cache la course pour sauver les bases russes ?

Retour précipité d’al-Charaa au Kremlin : que cache la course pour sauver les bases russes ?

Le 28 janvier 2026, Ahmed al-Charaa, président syrien par intérim, a effectué un retour précipité à Moscou pour une rencontre d’urgence avec Vladimir Poutine. Cette deuxième visite en un peu plus de trois mois – après celle d’octobre 2025 – dépasse de loin la simple courtoisie diplomatique : elle traduit une négociation fébrile et à haut risque sur l’avenir de la présence militaire russe en Syrie, un pays bouleversé depuis la chute d’Assad en décembre 2024.

Entouré d’une délégation de poids – son frère Maher al-Charaa (administration présidentielle), le ministre des Affaires étrangères Asaad Hassan al-Shibani, l’expert des relations turques Ahmad Dukhan, le ministre de la Défense Murhaf Abu Kasra et plusieurs hauts officiers –, al-Charaa a fait de cette relation bilatérale une priorité absolue pour Damas.

Lors de la partie publique des entretiens, Poutine a mis en avant des avancées concrètes : un bond de plus de 40 % des échanges économiques, la levée massive des sanctions internationales (États-Unis, UE, Royaume-Uni, Suisse) et le retrait du nom d’al-Charaa de la liste ONU en novembre 2025, ainsi que l’engagement accru d’entreprises russes, notamment dans le BTP, pour la reconstruction syrienne. « Ce n’est pas encore le rythme idéal, mais c’est un progrès réel qu’il faut à tout prix préserver », a déclaré le président russe.

Al-Charaa a exprimé une gratitude appuyée, saluant le rôle « décisif » de Moscou dans la stabilisation de la Syrie et de la région, tout en rappelant les treize visites réciproques entre les deux pays en une seule année.

Pourtant, derrière les sourires protocolaires et les promesses de reconstruction se profile l’enjeu central et non négociable : la survie des deux implantations militaires russes qui assurent à Moscou un accès stratégique irremplaçable en Méditerranée orientale. Khmeimim (Lattaquié), hub aérien majeur, et Tartous, base navale clé pour la projection de puissance, restent au cœur des discussions. Protégées initialement par des accords de 49 ans signés en 2017 avec Assad, ces bases ont survécu à la révolution grâce à un virage spectaculaire du Kremlin : abandonner l’ancien protégé pour négocier avec le nouveau pouvoir issu de Hayat Tahrir al-Sham.

Aujourd’hui, les Russes exigent des garanties solides – voire une renégociation complète des conditions – en échange d’un soutien politique, financier et sécuritaire discret mais essentiel. La course est lancée : Moscou veut verrouiller son implantation avant que le rapport de forces ne bascule davantage.

Les signes sont multiples , rétablissement rapide des vols vers Khmeimim fin octobre 2025, retrait stratégique et silencieux des troupes russes de Qamishli (Hassaké) début janvier 2026 après la reprise syrienne des zones kurdes à l’est de l’Euphrate. Poutine a publiquement félicité al-Charaa pour cette intégration accélérée des territoires de Raqqa, Deir ez-Zor, Tabqa et des champs pétroliers Omar et Conoco, présentée comme un triomphe de l’unité syrienne – un argument commode pour justifier le maintien russe.

Le calendrier est éloquent. Assad, définitivement écarté et exilé à Moscou, n’est plus qu’un souvenir du passé. La Russie pratique désormais une realpolitik sans fard, plaçant ses bases avant toute loyauté. Sous Trump, les États-Unis se désengagent des Kurdes, réduisent drastiquement leur appui aux FDS et laissent entendre via l’envoyé Tom Barrack que Damas peut désormais assurer la sécurité, y compris contre l’EI. La Syrie a rejoint la coalition anti-EI fin 2025, et le cessez-le-feu kurde, prolongé jusqu’au 8 février 2026, arrange tout le monde… sauf les Kurdes. HTS, jadis estampillé « terroriste » (y compris sur la liste russe), devient un partenaire pragmatique dès lors qu’il sert les intérêts stratégiques.

Dans cette course contre la montre, al-Charaa et Poutine négocient un nouveau pacte de survie mutuelle, la Russie sauve ses bases, la Syrie gagne un allié pour consolider son pouvoir et accélérer sa réintégration internationale. Mais à quel prix ?

Partager :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *