En cette matinée du 19 mars 2025, la Turquie s’est réveillée sous le choc. L’arrestation spectaculaire d’Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et principal opposant à Recep Tayyip Erdogan, a plongé le pays dans une tourmente politique sans précédent. L’opération, menée à l’aube par des forces de sécurité lourdement équipées, a immédiatement provoqué une vague d’indignation nationale et internationale, mettant en lumière un climat politique de plus en plus répressif à l’approche des échéances électorales cruciales.
Accusé de corruption et de liens avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation qualifiée de terroriste par Ankara, Imamoglu devient ainsi la dernière victime d’une stratégie systématique de neutralisation des figures d’opposition. Mais loin de faire taire le mécontentement, cette arrestation pourrait bien provoquer l’effet inverse : transformer Imamoglu en symbole de résistance et ouvrir un nouveau chapitre d’instabilité pour la Turquie.
L’opération s’est déroulée dans le quartier résidentiel de Beylikdüzü, où Imamoglu réside avec sa famille. Aux premières lueurs du jour, des dizaines de véhicules blindés ont encerclé sa demeure, tandis que des unités d’élite cagoulées ont forcé l’entrée. Selon des témoins, l’édile, pris au dépourvu, a eu tout juste le temps de publier un ultime message sur les réseaux sociaux :« Des centaines de policiers sont à ma porte. Je m’en remets à la nation. »
Quelques minutes plus tard, il était extrait de son domicile sous les yeux de ses proches et embarqué pour un lieu tenus secrets. La vague de répression ne s’est pas arrêtée là : plus de 100 collaborateurs d’Imamoglu, parmi lesquels son porte-parole Murat Ongun et plusieurs élus municipaux affiliés au Parti républicain du peuple (CHP), ont été arrêtés simultanément.
Dans un communiqué publié peu après l’arrestation, le parquet d’Istanbul a détaillé les charges retenues contre le maire : direction d’une « organisation criminelle à but lucratif », corruption, extorsion, et fraude. Mais l’accusation la plus grave concerne ses supposés liens avec le PKK, un argument récurrent du gouvernement Erdogan pour justifier des purges politiques. L’agence de presse officielle Anadolu affirme que des documents prouvent l’infiltration de « terroristes » au sein de l’administration d’Istanbul, mais aucune preuve tangible n’a pour l’instant été rendue publique.
Dès l’annonce de son arrestation, des milliers de manifestants se sont rassemblés devant la mairie d’Istanbul et sur la place Taksim, haut lieu des mobilisations populaires. Brandissant des pancartes où l’on pouvait lire « Libérez Imamoglu ! » et « Erdogan dictateur ! », les contestataires ont été rapidement dispersés par les forces de l’ordre, qui ont fait usage de gaz lacrymogène et de canons à eau.
Le gouvernement a immédiatement réagi en imposant une interdiction stricte des rassemblements jusqu’à dimanche, tandis que les réseaux sociaux, principal outil de mobilisation de l’opposition, ont subi des ralentissements notables, signe d’un contrôle renforcé des autorités. Malgré cette répression, les appels à la mobilisation se multiplient, alimentant le spectre d’un soulèvement populaire comparable aux manifestations de Gezi en 2013.
L’impact de cette arrestation dépasse largement le cadre politique. En quelques heures, la livre turque a plongé à des niveaux historiquement bas, atteignant 40 livres pour un dollar et 42 pour un euro. La Bourse d’Istanbul a perdu 6,87 % avant que les autorités financières ne suspendent temporairement les transactions pour enrayer la panique.
« C’est un désastre économique en plus d’un séisme politique », affirme un analyste financier basé à Ankara. « L’instabilité croissante effraie les investisseurs, et cette crise pourrait être le début d’une spirale incontrôlable pour la Turquie. »
Face à cette situation, la Banque centrale turque a tenté de rassurer les marchés en annonçant des mesures de soutien, mais la défiance des investisseurs reste palpable, accentuant la pression sur un gouvernement déjà fragilisé par une crise économique persistante.
Pour les observateurs, l’arrestation d’Imamoglu n’est pas une simple affaire judiciaire, mais une stratégie délibérée pour écarter un rival redoutable avant l’élection présidentielle de 2028. Après avoir remporté la mairie d’Istanbul en 2019 face au candidat de l’AKP, puis confirmé son succès en 2024, Imamoglu était perçu comme le seul homme capable de défier Erdogan sur le terrain électoral.
Cette arrestation intervient à un moment clé : à seulement quatre jours des primaires du CHP, où Imamoglu devait être désigné candidat officiel du parti, et au lendemain de l’invalidation de son diplôme universitaire – une condition requise pour briguer la présidence. Le timing de ces événements laisse peu de place au doute quant à une volonté de neutralisation politique.
La communauté internationale n’a pas tardé à réagir. Berlin a dénoncé une « atteinte grave à l’État de droit », tandis que Paris s’est dite « profondément préoccupée » par cette arrestation. À Washington, la Maison-Blanche a exprimé son inquiétude quant à un « recul démocratique » en Turquie, appelant Ankara à garantir un processus judiciaire transparent.
Erdogan, fidèle à sa rhétorique nationaliste, a balayé ces critiques en dénonçant une « ingérence étrangère » et en affirmant que « la justice turque ne recevra d’ordres de personne ». Un discours qui vise avant tout à galvaniser son électorat, en pleine montée du sentiment anti-occidental dans le pays.