Le président syrien Ahmad al-Sharaa a signé, jeudi, le décret officialisant la création de la Commission nationale de justice transitionnelle, un organe censé incarner l’engagement du nouveau pouvoir syrien en faveur de la vérité, de la justice et de la réconciliation nationale. Cette Commission, composée de treize membres, sera présidée par Abdul Basit Abdul Latif, figure respectée du militantisme pour les droits humains, et secondée par Zahra Najib Al-Barazi, spécialiste reconnue de la médiation et de la réconciliation communautaire.
L’initiative, présentée comme un jalon majeur dans la transition post-Assad, intervient près de neuf mois après la chute de l’ancien régime, en décembre 2024. Le décret présidentiel insiste sur le rôle central de cette instance dans la « restauration de l’État de droit », la reconnaissance des victimes et le traitement des crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis au cours de plus d’une décennie de conflit.
Si la création de cette Commission marque une étape symbolique, son mandat soulève de nombreuses inquiétudes. En effet, le texte fondateur semble principalement orienté vers la documentation et la poursuite des crimes commis sous Bachar al-Assad, laissant dans l’ombre les violations perpétrées par d’autres factions armées, milices et acteurs étrangers.
Plusieurs ONG syriennes et internationales alertent sur le risque d’une justice sélective, qui ne permettrait pas d’aboutir à une véritable réconciliation nationale. « Les Syriens ont besoin d’un processus crédible, centré sur les victimes et débarrassé de toute instrumentalisation politique », a déclaré une représentante d’Amnesty International.
Le décret reste vague sur les moyens concrets de la Commission pour traiter les violations encore en cours dans certaines régions du pays, où persistent affrontements locaux, détentions arbitraires et disparitions forcées. De nombreux défenseurs des droits humains craignent que cette absence de stratégie détaillée ne compromette la confiance du peuple syrien dans le processus.
Les associations de victimes, qui demandent depuis des années la vérité sur le sort des disparus, réclament une plus grande transparence et un délai précis pour l’ouverture des enquêtes. Certaines redoutent que cette Commission ne soit qu’un outil politique visant à renforcer la légitimité du nouveau président sans apporter de justice réelle.
Sur la scène internationale, cette initiative est scrutée de près par les alliés de Damas comme par ses détracteurs. L’ONU a salué la création de cette structure, tout en soulignant la nécessité d’une coopération internationale pour enquêter sur les crimes les plus graves, notamment ceux liés à l’usage d’armes chimiques, aux bombardements indiscriminés et aux détentions massives.
Si Ahmad al-Sharaa veut incarner la rupture avec les pratiques du passé, il devra garantir l’indépendance totale de la Commission et s’assurer qu’elle dispose des moyens nécessaires pour mener des enquêtes exhaustives. Sans cela, la justice transitionnelle syrienne risque de rester loin largement insuffisante, incapable de répondre aux aspirations des millions de Syriens qui ont payé le prix fort de la guerre.